Déjeuner du 9 mars 2017 – Conférence de Sir Rob YOUNG
A l’invitation de notre ami Gérard Hocmard, Sir Rob Young, diplomate chevronné du Foreign Office – il a été haut-commissaire en Inde – et grand ami de la France où il réside, évoque le « Brexit » avec beaucoup de liberté d’esprit. Opposé au camp des « leave » il fait une analyse très fine de l’évolution de son pays, des causes et des conséquences possibles du Brexit, tant pour l’Europe que pour le Royaume-Uni. S’en est suivi un très amical et intéressant échange avec l’auditoire.
Merci à l’ambassadeur d’avoir pris la peine de nous adresser en français un résumé de ses propos.
BJ
C’est un très grand plaisir d’être avec vous. J’ai déjà été deux fois l’invité du Cercle du Demi-Siècle à Tours. Aujourd’hui est une expérience « capitale ».
Le résultat du référendum a été une immense surprise, même pour Boris Johnson.
Je ne m’attarderai pas sur le comportement des camps dans la campagne. Je vous rappelle que
seulement 37% de l’électorat a voté pour « Leave ». Le référendum illustre une nouvelle vérité
politique : les élections sont gagnées par un mélange de mensonges (« vérités alternatives »),
de solutions simplistes et d’émotion.
Je ne reviendrai pas sur les raisons du résultat – (I) immigration, (II) révolte des victimes de la
mondialisation, (III) impact de slogans simples comme « take back control », (IV) colère contre les
élites, (V) sentiment de perte d’identité nationale, (VI) opposition des médias à l’UE, (VII) l’ignorance
sur l’UE. Planant au-dessus : 50 ans d’euro scepticisme croissant. Le Gouvernement n’a jamais plaidé
en faveur de l’UE. 50 ans de demandes de renégociation toujours en termes d’intérêt national britannique.
Il aurait dû les présenter comme des réformes nécessaires à l’UE entière, et on ne serait pas
maintenant en instance de divorce.
Après cet avant-propos, le calendrier :
- invoquer l’Article 50 du Traité de Lisbonne avant fin-mars 2017.
La Cour Suprême a statué : le vote du Parlement est nécessaire.Le Gouvernement était contre :18
(I) Garder les négociations secrètes. Révéler nos intentions maintenant = résultat moindre.
(II) Le Parlement a voté la tenue d’un référendum. Il doit en respecter le résultat. Paradoxe : “récupérer les pouvoirs absolus du Parlement”.
- Le Parlement est en train de débattre d’un projet de Loi très bref pour abroger le Traité de 1972. Publication d’un Livre Blanc.
- La Chambre des Communes a voté massivement « pour » à la première lecture. La Chambre des Lords est plus nuancée.
- 2 ans pour négocier. Départ et définition du futur cadre des relations en parallèle. Cette période peut être prolongée.
- Le Parlement se prononcera sur le résultat des négociations. Aussi, les 27 devront l’approuver.
Quels sont les objectifs du gouvernement ? Après des mois de silence, May s’est prononcée : Brexit dur. Retrait net. Autres options. Pourquoi Brexit dur ? Rejet d’institutions supranationales, réaffirmation de la suprématie du parlement britannique. Surtout, contrôle sur l’immigration. Cela dicte tout le reste. Appartenir au marché unique (libre mouvement, surtout de personnes) est incompatible avec le contrôle sur l’immigration. Et quitter l’UE tout en restant membre du marché unique (comme la Norvège) = accepter les règles de l’UE sans pouvoir les influencer.
Voilà ce qui est désormais clair. Mais nous verrons, ce n’est pas aussi clair.
Discours de Theresa May du 17 janvier. Divorce, mais à l’amiable. Objectif principal : « Nouveau partenariat, positif et constructif, entre RU et UE ». Mais il est évident que notre priorité est de quitter l’UE et donner plus d’importance aux relations avec le reste du monde. Comment est-ce que nous comptons rester des « partenaires fidèles » si nous nous retirons de notre partenariat principal ?
Dans le détail, les 12 objectifs du gouvernement sont :
I) Enlever l’incertitude aussi vite que possible, ex. pour monde des affaires, subventions agricoles,
financement de la recherche (chiffres)
II) Rendre au parlement le pouvoir de légiférer, en finir avec la Cour européenne de Justice.
III) Renforcer le RU. Répartition des pouvoirs au sein du RU. Mme May se dit attachée à l’Union des quatre pays. L’Ecosse est le problème – j’y reviendrai.
IV) Maintenir l’espace commun de mouvement entre l’Irlande du Nord et du Sud. Problème
compliqué.
V) Contrôler l’immigration – surtout de l’UE.
VI) Maintenir les droits des ressortissants de l’UE en RU, et vice versa. Intérêt personnel ! Point urgent.
VII) Protéger les droits des travailleurs, mais que faire des 86.000 pages de la législation européenne ?
VIII) Quitter le Marché Unique, mais conclure un accord de libre-échange avec l’UE - qui permettra « le commerce des biens et services le plus libre possible entre RU et UE ».
IX) Signer des accords commerciaux bilatéraux avec des pays en dehors de l’UE. Ne plus être membre de l’Union Douanière, mais négocier un nouvel accord (non précisé).
X) Conclure de nouveaux accords avec l’UE pour la recherche scientifique et technologique.
XI) Coopérer avec l’UE sur le crime, le terrorisme, les affaires étrangères. Partage de renseignements.
XII) Négocier les nouveaux accords avec l’UE en même temps, en parallèle avec le processus d’article 50 – et ensuite période de transition selon les secteurs.
Vous voyez comme c’est simple : nous quittons le marché unique et l’union douanière tout en gardant le meilleur de chaque, par un accord compréhensif de libre échange et un nouvel accord douanier. Accès maximal sans y appartenir. Un divorce sans coût!
Pas étonnant que cette vision n’ait pas emballé les 27. Verhofstadt, négociateur du Parlement Européen, a dit que Mme May « rêve » si elle pense que le RU peut quitter l’UE et ensuite choisir librement les parties qui l’intéressent, ex. demander des tarifs zéro au marché unique – au moins pour certains secteurs – sans accepter les obligations qui en découlent. Ou comme l’a dit Martin Schulz : « Je refuse d’imaginer une Europe où les camions et les fonds spéculatifs circulent librement, mais pas les citoyens ». Comme être membre d’un club (Demi-Siècle) : on ne peut pas le quitter en gardant les droits mais pas les responsabilités. En plus, l’UE parle maintenant de facture de €60 milliards au moment de quitter (retraites, projets d’aide).
Négociations horriblement compliquées. Probablement plus que les deux ans prévus par le Traité.
Un mot sur la situation interne créée pour le RU :
- économique. Pires prédictions pas encore réalisées. (Mais n’avons pas quitté l’UE !) Incertitude le problème majeur. Signaux mixtes pour le moment :
Économie continue à croître, chômage à moins de 5%, bourse à niveau record,
Chute de la livre, consommation stable, inflation, immobilier, déficit.
Banque d’Angleterre a agi vite (taux). Place de la Cité. J P Morgan
HSBC. Investissement domestique et étranger (si RU n’est plus un tremplin pour l’UE).
- politique. Ecosse : pas de décision sur le référendum relatif à l’indépendance avant la fin des négociations avec l’UE. Mais Nicola Sturgeon a dit que Brexit dur rendait plus probable une 2ème réf. sur l’indépendance. Risque évident de démantèlement du RU. Irlande du Nord : depuis accord de 1998 rien ne matérialise le passage du Sud au Nord. 30,000 personnes par jour + marchandises. Libre circulation vitale. En même temps, en Angleterre pression pour nouvelle répartition des pouvoirs entre centre et régions. Assemblées régionales avec vrais pouvoirs.
- sociale. Débat plus approfondi sur les inégalités. Incidents racistes. Comparaison avec l’élection de Trump. Grogne des démunis, colère contre le système et les élites.
A moyen terme, impossible de prévoir l’avenir pour le RU. Beaucoup dépend des termes des accords finaux avec l’UE. Une chose est certaine: l’incertitude va continuer. Certains croient à une récession, avec inflation galopante. Pour beaucoup, quitter l’UE sera un succès ou un échec selon les résultats économiques – croissance, commerce extérieur. Peut-être qu’on évitera la catastrophe. Mais les avantages du Brexit risquent d’être minimes.
Un mensonge au cœur du discours de Mme May : le RU enchaîné par l’UE et empêché d’agir globalement, d’être « global » (17 fois) - va être enfin libéré. Quel non-sens ! Le RU est tourné vers l’extérieur depuis des siècles, a des réseaux commerciaux internationaux de longue date, et notre poids commercial a été renforcé par le poids de l’UE. Si nous n’avons pas pesé davantage sur la scène internationale récemment, c’est entièrement notre responsabilité. Nous n’y avons pas consacré assez de ressources.
Comment négocier de nouveaux accords de libre-échange bilatéraux avantageux sans le poids de l’UE derrière ? Une priorité : les Etats-Unis. Mme May compte sur la bienveillance de Trump envers le RU et le Brexit, qu’il a approuvé publiquement. Mme May fut le premier chef de gouvernement reçu par Trump après son inauguration. Spectacle affligeant de la voir si obséquieuse. Et notre commerce avec les Etats Unis est seulement le tiers de celui avec l’UE.
Mais rien de tout cela n’empêche les Brexiteers de proclamer un avenir ensoleillé pour le RU où libres de toute contrainte, nous retrouverons la gloire d’antan, une influence accrue grâce à une prospérité sans précédent. Quel rêve ! Mais tant de gens y croient. Ce n’est évidemment pas l’âge de raison.
L’avenir de l’UE ? Si une minorité pense « Ouf, maintenant, nous pouvons enfin construire l’Europe », la majorité est inquiétée par notre départ. Ce n’est pas une consolation de dire (Nicolas Baverez dans Le Point) « Le RU, dans la position très affaiblie qu’il s’est créée, n’est fort que des faiblesses de l’Union.» L’UE essaie déjà tant bien que mal de faire face à la faible croissance économique, à la montée des mouvement populistes, au terrorisme et à la menace islamiste, aux vagues d’immigrants, au néo-impérialisme russe, au virage politique de la Turquie. Et maintenant le défi du Brexit.
Dilemme pour l’UE. L’UE a besoin de relations productives avec le RU. Mais si l’UE nous accorde des termes trop généreux, d’autres pays risquent d’emprunter la même route. Surtout avec la montée du populisme et le désenchantement des électeurs envers l’UE.
Pour le moment, l’UE présente un front assez unifié. La stratégie séculaire du RU « diviser pour mieux
régner » ne semble pas marcher.
L’UE réfléchit à l’avenir, à des idées : 5 options de Juncker ; le sommet des 4 pays le 6 mars a penché en faveur d’une Europe à plusieurs vitesses ou à « différents niveaux d’intégration ». Sommet des 27. Il faut que l’UE tire des leçons de l’expérience britannique. Même phénomène de grogne partout en Europe. Comment façonner une Europe qui réponde à la fois aux défis mentionnés et aux attentes des citoyens ?
- d’abord le fonctionnement. Deux aspects :
(a) est-ce que l’UE en fait trop ? Est-ce qu’une telle concentration de pouvoir à Bruxelles est nécessaire ou souhaitable ? Examiner tout ce que fait l’UE et décider ce que peut être rapatrié au niveau national. Soyez radical, allez plus loin que la subsidiarité. On parle de déficit démocratique. Une meilleure répartition des pouvoirs rapprocherait les citoyens et les décideurs.(b) le processus de prise de décision est trop lent. Sanctions contre la Russie après l’occupation de la Crimée. L’UE doit agir plus vite si elle veut maximiser son influence. Cela devrait amener « une meilleure Europe » (Merkel). Mais quelle que soit la « solution » trouvée, il faut qu’elle traite le problème « d’identité ». Il y a toujours eu une tension entre une Europe intégrée et le besoin de maintenir une identité nationale, voire locale. Nous ne pouvons nier ces sentiments, ces liens pro-fonds. Chercher un consensus sur une vision claire et dynamique qui consolide l’Europe en mariant le respect de nos attaches historiques avec une nouvelle impulsion collective. Pour y arriver, ingrédient essentiel : écouter nos citoyens.
Tout n’est pas perdu, ni pour le RU ni pour l’UE. J’en ai terminé avec un espoir. Même si le divorce est long et chaotique, j’espère qu’il sera sans trop de rancune, et que nous garderons dans l’esprit tout ce qui nous unit – notre histoire et nos valeurs communes, nos soucis partagés (changement climatique, lutte contre la pauvreté, terrorisme). En inventant une nouvelle relation entre le RU et l’UE, nous devrions renforcer notre coopération en matière de sécurité, défense, politique étrangère, aide au développement, recherche scientifique. Un aspect du Brexit qui présente une opportunité pour le RU et pour l’UE.
Rob Young
