Déjeuner du 9 novembre 2017 - Conférence du Père Jean RENCKI
Nous sommes doublement heureux de recevoir le Père Jean Rencki, fils de notre grand et regretté ami jubilaire Georges Rencki, directeur général honoraire de la commission européenne, et conférencier du jour. En effet, prêtre du diocèse de Paris, dans lequel il a occupé diverses responsabilités sacerdotales et paroissiales, il est actuellement Supérieur de la Maison Sainte-Thérèse à Bruxelles, qui forme des séminaristes français. C’est au titre de ses recherches historiques et théologiques sur le Cardinal Newman et Saint Thomas More qu’il évoque la grande figure de ce dernier, qui a payé de sa vie la fidélité à sa foi. Le Père éclaire ainsi en profondeur le grand tournant de l’histoire anglaise et européenne au XVIème siècle.
BJ
« Saint Thomas More (1478-1535) : pertinence d’un grand humaniste pour notre siècle »
« Je meurs, bon serviteur du roi, et de Dieu premièrement » (More, le 6 juillet 1935)
Liminaire
1/ « Che uomo completo ! »
2/ « A man for all seasons / Un homme pour l’éternité / Thomas More ou l’homme libre.
3/ « Vir omnium horarum »
Jalons biographiques
-1478 : naissance à Londres, Milk Street, au cœur de la City.
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- 1490-1504 : formation (page à la cour du Cardinal Morton 1490-92/ lettres classiques à Oxford – 1492-94/ droit à Londres, admis au barreau en 1501) ; discernement de sa vocation à la Charterhouse de Londres...pendant 4 ans. 1505 : mariage à Jane (puis, 2ndes noces, après bref veuvage, à Alice, en 1511) : 4 enfants (Margaret, Cecily, Elisabeth et John) + fille d’Alice + fille adoptive.
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- 1504-1532 : charges et responsabilités – avocat, juge, député, membre du conseil du roi Henry VIII, Chancellor of the Exchequer (ministre des finances), speaker, puis, enfin, Lord Chancellor (1529-32).
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- 1532-1535 : « retraite », puis captivité (1534-35) et martyr, le 6 juillet 1535. 1534 : « Act of Supremacy » : rupture avec Rome – naissance de l’Eglise Anglicane. Henry VIII, « Supreme head of the Church of England ».
-1935 : canonisé par Pie XI (il avait été béatifié par Léon XIII en 1886). Fête liturgique : le 22 juin, avec st John Fisher, évêque et martyr (22 juin 1535).
-2000 : déclaré saint patron des hommes politiques par st Jean Paul II.
1/ Humanisme et éducation.
1-Thomas More, dit Bouyer, demeure « le modèle, non d’un quelconque humanisme plus ou moins bien christianisé, mais d’un christianisme qui s’est voulu et qui fut pleinement et totalement humain. Ceci, pour lui, a d’abord signifié que l’acceptation de la Croix, à porter à la suite du Christ, ne lui a jamais paru comme le seul devoir du moine ou du ‘religieux’, mais bien de tout baptisé, répondant au besoin de tout homme d’être délivré du mal dans sa source […] ». Dans l’expérience concrète de sa vie et de son martyre, « la Croix du Christ ne signifie pas un amoindrissement de l’humain mais la seule possibilité concrète, en définitive, d’atteindre, en consentant à payer le prix nécessaire, à la vie véritable, c’est-à-dire la vie d’Enfant de Dieu en Jésus-Christ et à cette vie en plénitude » (Louis Bouyer, Sir Thomas More, humaniste et martyr).
2- Cette affection – si importante dans l’éducation – qui le lie aux siens et en particulier à ses enfants (à son fils, mais aussi et surtout à ses trois filles). En témoigne cette belle lettre dans laquelle il témoigne d’un grand soin pour la formation intellectuelle de sa maisonnée de Chelsea – qui était une vraie ruche intellectuelle ! - : « L’affection que je vous porte me rend précieux tout ce que vous m’écrivez […]. J’attends maintenant une nouvelle lettre de chacun de vous et je vous déclare que je n’accepterai aucune excuse de vous […] comme de manquer de temps ou d’avoir ignoré l’heure du départ du courrier […]. La matière ne saurait vous manquer, mes chères filles, quand vous écrivez à in père qui vous aime si tendrement et qui s’intéresse à votre santé, à vos études, à vos jeux. Et puis, ne devez-vous pas écrire facilement, vous qui êtes naturellement disposées à babiller, et qui, de rien, savez faire une longue histoire ? » (Lettre de Thomas More à ses filles - vers 1520).
Dans son propos, il soulignait volontiers la hiérarchie des valeurs qu’il entendait promouvoir dans la relation éducative. En témoigne cette lettre au précepteur de ses enfants : « Que mes enfants mettent la vertu à la première place, et la science à la seconde, dans la hiérarchie des biens ; et que dans leurs études, ils estiment au plus haut tout ce qui peut leur enseigner au mieux la piété envers Dieu, la charité envers leur prochain, et pour eux-mêmes la modestie et l’humilité chrétienne ». La finalité de cette éducation étant « d’obtenir de Dieu la récompense d’une vie innocente (…) sans être gonflés d’orgueil par les vaines louanges des hommes, ni abattus par leurs propos iniques », ou encore, « si la science jointe à la vertu a plus de valeur à mes yeux que tous les trésors des rois, la culture, quand elle est séparée de l’innocence des mœurs, ne procure rien qu’une renommée de mauvais aloi... » (Lettre à Gonell – 1518).
3- Le langage des théologiens que More critique dans sa Lettre à Dorp (1515) est enfermé dans une dialectique où les mots ne communiquent plus de sens intelligible par tous ! D’où vient cette dérive ? Si St Thomas d’Aquin et ses disciples au XIIIème siècle ont nourri un émerveillement théologique par les « Questions » de leurs « Sommes », la théologie s’est, ensuite, fossilisée dans un psittacisme de manuel qui s’est coupé des sources vives (Ecritures, Pères) - ou qui ne les utilise que comme points d’appui pour ses arguties ineptes !
2/ Gouvernance, Utopie et Bien Commun.
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– Histoire du Roi Richard III…publiée la même année que le Prince de Machiavel (1513).
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– Ensuite, lors d’une ambassade en Flandre, en 1515, il compose l’Utopie. Cette utopie (livre II) sera précédée, au retour de TM à Londres, d’un livre I qui dénonce la situation catastrophique de l’Angleterre de son époque, une dystopie : une critique sévère d’une société chrétienne qui n’est pas à la hauteur de ses idéaux ! Un fameux passage le résume fort bien :
-« Les troupeaux innombrables de moutons qui couvrent aujourd’hui toute l’Angleterre. Ces bêtes, si douces, si sobres partout ailleurs, sont chez vous tellement voraces et féroces qu’elles mangent même les hommes, et dépeuplent les campagnes, les maisons et les villages.
« En effet, sur tous les points du royaume, où l’on recueille la laine la plus fine et la plus précieuse, accourent, pour se disputer le terrain, les nobles, les riches, et même de très saints abbés. Ces pauvres gens n’ont pas assez de leurs rentes, de leurs bénéfices, des revenus de leurs terres ; ils ne sont pas contents de vivre au sein de l’oisiveté et des plaisirs, à charge au public et sans profit pour l’État. Ils enlèvent de vastes terrains à la culture, les convertissent en pâturages, abattent les maisons, les villages, et n’y laissent que le temple, pour servir d’étable à leurs moutons. Ils changent en déserts les lieux les plus habités et les mieux cultivés. Ils craignent sans doute qu’il n’y ait pas assez de parcs et de forêts, et que le sol ne manque aux animaux sauvages.
« Ainsi un avare affamé enferme des milliers d’arpents dans un même enclos ; et d’honnêtes cultivateurs sont chassés de leurs maisons, les uns par la fraude, les autres par la violence, les plus heureux par une suite de vexations et de tracasseries qui les forcent à vendre leurs propriétés. Et ces familles plus nombreuses que riches (car l’agriculture a besoin de beaucoup de bras), émigrent à travers les campagnes, maris et femmes, veuves et orphelins, pères et mères avec de petits enfants. Les malheureux fuient en pleurant le toit qui les a vus naître, le sol qui les a nourris, et ils ne trouvent pas où se réfugier. Alors, ils vendent à vil prix ce qu’ils ont pu emporter de leurs effets, marchandise dont la valeur est déjà bien peu de chose. Cette faible ressource épuisée, que leur reste-t-il ? Le vol, et puis la pendaison dans les formes » (Utopie, Livre I, p. 99-100).
-More (Raphaël Hythlodée) : « Je crois […] que depuis longtemps le genre humain aurait embrassé les lois de la république utopienne, soit dans son propre intérêt, soit pour obéit à la parole du Christ, car la sagesse du Sauveur ne pouvait ignorer ce qu’il y a de plus utile aux hommes, et sa bonté divine a dû leur conseiller ce qu’il savait être bon et parfait. Mais l’orgueil, passion féroce, reine et mère de toute plaie sociale, oppose une résistance invincible à cette conversion des peuples. L’orgueil ne mesure pas le bon¬heur sur le bien-être personnel, mais sur l’étendue des peines d’autrui […] » (Utopie, Livre II, p. 232-3).
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– Enfin, dans les jugements qu’il a rendus, dans les décisions politiques qui ont été les siennes, More a concrètement, fidèlement, et humblement mis en pratique la sagesse dont il se faisait l’avocat dans son dialogue avec Raphaël : « Il est évident, Raphaël, que vous ne cherchez ni la fortune, ni le pouvoir, et, quant à moi, je n’ai pas moins d’admiration et d’estime pour un homme tel que vous que pour le plus grand Seigneur. Cependant, il me semble qu’il serait digne d’un esprit aussi généreux, aussi philosophe que le vôtre, d’appliquer tous ses talents à la direction des affaires publiques […]. Or, le moyen de le faire avec le plus de fruit, c’est d’entrer dans le conseil de quelque grand prince ; car je suis sûr que votre bouche ne s’ouvrira jamais que pour l’honneur et pour la vérité. Vous le savez, le prince est la source d’où le bien et le mal se répandent comme un torrent sur le peuple. Et vous possédez tant de science et de talents que, n’eussiez-vous pas l’habitude des affaires, vous seriez encore un éminent conseiller de n’importe quel roi » (Utopie, livre I, p. 91).
-En tout cas (et il nous faut entendre les recommandations de More nous qui sommes bien souvent tentés par le repli) : « Si vous ne pouvez supprimer radicalement les idées fausses, ce n’est pas une raison pour délaisser les intérêts de l’Etat, pas plus qu’on ne doit abandonner un navire en pleine tempête sous prétexte qu’on ne peut maîtriser les vents ».
-Saint Jean-Paul II, le 31 octobre 2000, l’a donné, comme saint patron, comme patron céleste, aux « responsables de gouvernement et aux hommes politiques » en disant :
« De la vie et du martyre de saint Thomas More se dégage un message qui traverse les siècles et qui parle aux hommes de tous temps de la dignité inaliénable de la conscience […]. C’est précisément pour son témoignage de la primauté de la vérité sur le pouvoir, rendu jusqu’à l’effusion du sang, qu’il est vénéré comme exemple permanent de cohérence morale » et il salue en lui un exemple de « politique qui se donne comme fin suprême le service de la personne humaine ».
3/ Conscience, liberté et vérité.
1- Qu’est que la conscience ? « Au fond de sa conscience, l’homme découvre la présence d’une loi qu’il ne s’est pas donnée lui-même, mais à laquelle il est tenu d’obéir. Cette voix qui ne cesse de le presser d’aimer et d’accomplir le bien et d’éviter le mal, au moment opportun résonne dans l’intimité de son cœur [...]. C’est une loi inscrite par Dieu au cœur de l’homme. La conscience est le centre le plus intime et le plus secret de l’homme, le sanctuaire où il est seul avec Dieu et où sa voix se fait entendre » (Vatican II, Gaudium et Spes §16).
2- Thomas More parle de la conscience
- Dans sa pièce de théâtre A Man for all Seasons, Robert Bolt fait dire à More, en prison, devant sa fille Meg, qui essaie de le persuader de signer le fameux serment reconnaissant le titre du roi : « Lorsqu’un homme prête serment, il se tient lui-même¹ tout entier dans ses propres mains, comme de l’eau. Et, s’il écarte les doigts, il ne peut compter se retrouver lui-même, jamais ! ».
- « Ma conscience me représentait, dit-il à ses juges (le 1er juillet 1535), que c’était là un cas où je me
trouvais contraint de n’obéir point à mon prince², nonobstant ce que d’autres pouvaient penser sur ce point, ma conscience à moi me disant que la vérité était de l’autre côté ». Ou, encore, écrit-il à sa fille, « je ne vois pas (d’autorité) qui puisse légitimement commander à un homme pour le contraindre à changer d’opinion et à faire passer sa conscience d’un côté à l’autre […]. Je considère moi-même le bien de ma propre âme ».
- Dans une lettre à Meg (sa fille bien-aimée) : « En ce qui me concerne, je te dirai, pour ton réconfort, ma fille, que ma propre conscience (je ne condamne celle de quiconque) n’est pas de nature à empêcher mon salut, et de cela, je suis aussi sûr, Meg, que Dieu est au ciel ! C’est pourquoi, quant à tout le reste, biens, terre, et ma vie tout ensemble, […] dès lors que cette conscience est certaine à mes yeux, j’espère vraiment que Dieu me donnera la force d’en supporter la perte plutôt que de jurer à l’encontre de cette conscience et de mettre mon âme en péril, puisque toutes les raisons dont je perçois qu’elles incitent les autres hommes au contraire ne me semblent pas devoir me faire changer de conscience ».
Père Jean Rencki
1 Cf. Mt 16,26 : « A quoi servirait-il à l’homme de gagner tout l’univers, s’il vient à perdre sa propre vie (litt. sa propre âme) ? ».
2 Cf. Ac 5,29 : « Il faut obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes » dit Pierre au Sanhédrin.
