Déjeuner du 10 janvier 2019 - Conférence du Professeur Laurent Cohen
Le professeur Cohen a retracé l’itinéraire de cette recherche dont le père fondateur est Franz Joseph Gall (1758-1828). Inventeur de la phrénologie et découvreur de la spécialisation cérébrale, il peut aussi bien avancer des thèses fantaisistes – nous lui devons entre autres le mythe de la bosse des maths –qu’argumenter, de façon plus scientifique, en faveur de la corrélation entre la faculté perdue et la partie endommagée du cerveau. Pendant la 2e moitié du XIXe siècle cette thèse sera vérifiée à plusieurs reprises par exemple dans les observations de Joseph Jules Dejerine, notamment sur un malade atteint d’alexie dont l’autopsie révèle qu’une région du cerveau est endommagée. C’est aussi le cas d’une femme qui subit la perte des couleurs sur la moitié de son champ visuel qui permet de conclure qu’il y a un système responsable exclusivement des couleurs. De même le célèbre patient Henry Molaison, opéré pour supprimer son épilepsie perd la possibilité de construire de nouveaux souvenirs.
Tout porte donc à conclure qu’il y a de systèmes spécialisés. Mais … il y a en fait une collaboration entre les différentes régions. Contrairement à la vision statique du Prix Nobel Ramon y Cajal, qui pense que tout est donné à la naissance, il y a en réalité des modifications qui se poursuivent en permanence.
Prenant l’exemple de la lecture, le professeur Cohen souligne qu’elle ne dispose pas d’un système prédisposé. Elle nécessite l’articulation de deux systèmes, la vision et le langage. L’IRM fonctionnel qui mesure les variations du flux sanguin montre qu’il y a une région de reconnaissance des lettres, et qu’on peut observer chez des enfants avant le CP, à la fin du CP et à l’âge de 9/10 ans un développement des régions cérébrales lié à l’apprentissage. Une étude récente montre que l’effort intellectuel des enfants qui apprennent à lire se traduit par une activation préfrontale qui est perdue un an plus tard quand la lecture est acquise. La comparaison au Brésil d’adultes lettrés et illettrés montre que ce ne sont pas les mêmes régions qui sont activées, selon que l’on est lettré ou non, quand on entend des paroles, le découpage en phonèmes étant impossible chez l’illettré. Si l’on prend une situation pathologique, on constate que la région intacte se modifie et compense la lésion, révélant ainsi la plasticité en œuvre. C’est le cas d’une petite fille de 4 ans, opérée pour épilepsie à l’hémisphère gauche et dont on découvre que la région de lecture a basculé à droite.
De même, chez des aveugles de naissance, le cortex visuel est recyclé vers le langage et vers la prise de décision. La magnéto-encéphalographie (MEG) qui mesure la fluctuation du champ magnétique en fonction de l’activité des neurones, et permet de meilleures données dans le temps, montre que les régions visuelles des aveugles contribuent au décodage du sens des mots.
