Déjeuner du 10 octobre 2019 - Conférence de M. Pierre GIORGINI, Président-Recteur de l'Université Catholique de Lille



Thème de la conférence : son livre "La tentation d'Eugénie" (éditions Bayard)

Un voyage passionnant et informé au cœur des technosciences et des transformations de l'humain.

Dans ce nouvel essai original, Pierre Giorgini s'attaque à notre développement scientifique et technologique. Jusqu'où ira-t-on ? Et comment ? A quel prix pour notre humanité ? Il brosse un véritable récit de notre futur en transition.

Pour lui, un tiers chemin est possible, ouvrant la voie à une nouvelle ère, combinant prouesse technique, art, spiritualité, imaginaire et devenir de l'humanité, en harmonie coopérative avec le bien commun, naturel et socioculturel.

Pierre Giorgini est issu du monde de l'entreprise et de l'innovation. Longtemps directeur délégué de France Télécom Recherche et Développement, il est aujourd'hui président-recteur de l'université catholique de Lille. Avec ses trois précédents livres, "La transition fulgurante", "La fulgurante récréation" et "Au crépuscule des lieux", il a brossé une fresque passionnante et magistrale sur la transition de notre monde.

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Sections Prospective Société International et Politiques Publiques
7 octobre 2019 

Ethique et innovation : vers un « contrefort éthique » des sciences et technologies 

 C’est une erreur de traduction de in utile au XIIIe siècle de l’Ethique à Nicomaque d’Aristote qui est à l’origine de la confusion dans les rapports de l’éthique à l’économie, rappelle la préface de Paul Jorion du dernier ouvrage de Pierre Giorgini, La tentation d’Eugénie, prix spécial de l’Académie des sciences morales et politiques 2018, et dernier ouvrage venant compléter la trilogie initiée avec La transition fulgurante, prix Méri d’éthique, et La fulgurante recréation, Stylo d’or des étudiants de Sciences po. Pierre Giorgine et Le crépuscule des lieux, ouvrage sur l’impact de la transition numérique sur notre rapport à la localité, préfacé par le philosophe Bertrand Vergely.
 
Pour mémoire, l’extrait de La tentation d’Eugénie diffusé avec l’invitation à la réunion de section :

 « La révolution technoscientifique sans précédent qui se profile, et est déjà en action, impose à l’humanité d’inventer une éthique de la connaissance et de la modération. Elle pourrait se heurter aux vents contraires qui traversent la société mondialisée livrée au capitalisme financier et spéculatif. Ce sont les vents portés par la course permanente à l’excellence, l’hédonisme sans limites, la disproportion, la compétition généralisée et la main invisible du marché. Tout me porte à croire que l’émergence d’une société pensée comme une éthique est la seule alternative. Les sciences et les technologies, appuyées sur un contrefort éthique solide, dans le cadre d’une docte ignorance en toute interdépendance, permettraient de combiner l’hyperpuissance potentielle des sciences et techniques avec la préservation de l’homme dans ses fondements anthropologiques. » chapitre 5 : plaidoyer pour une éthique renouvelée de la science et de la technologie
 
D’ingénieur dirigeant baigné dans le marché mondial et fasciné par la technologie, Pierre Giorgini est devenu président recteur de l’Université catholique de Lille incluant les hôpitaux et établissements de santé qui lui sont attachés. Il vit donc immergé dans une population d’étudiants, au contact de l’innovation scientifique de pointe, comme de l’intelligence des philosophes et des théologiens, et de bien d’autres disciplines dont les sciences cognitives et comportementales – vous retrouverez dans La tentation d’Eugénie le « nudge » qui a fait l’objet de l’une de nos réunions, réunissant également les deux sections l’automne dernier –.
Ethique et innovation, sujet de la rencontre de ce jour, bénéficie de la lecture éclairée par la philosophie qu’a Pierre Giorgini de l’imbrication de la science avec les enjeux de domination économique et militaire. Le souci du bien commun et de l’intérêt général qui constitue le fil rouge de sa réflexion imprègne sans doute aussi les orientations d’enseignement à la population d’étudiants de
l’UCL, qui sont pour Pierre Giorgini un terrain de mise en œuvre opérationnelle de sa pensée, au travers d’un enseignement permettant l’émergence d’une culture du « contrefort éthique ». 
Comment « Passer d’une société qui est pensée d’abord comme une économie à une société qui est pensée d’abord comme une éthique, cela suppose que l’éthique envahisse l’économie » ? La réponse en sept principes, en cinq règles d’or et en dix questionnements que présente Pierre Giorgini dans la tentation d’Eugénie vient éclairer des interrogations récurrentes pour le ministère de l’agriculture, soulevées au fil des travaux du CGAAER en particulier.
Pour autant, Pierre Giorgini, qui est toujours au-delà de là où on l’attend et dont l’esprit est toujours tourné, comme celui des artistes, vers l’œuvre à venir, va nous livrer aujourd’hui des éléments de contenu de son cinquième livre, à paraître au printemps 2020, et s’intitulera « La crise de la joie, et s’il suffisait d’écouter le vivant », pour résoudre la question posée par la tentation d’Eugénie. La crise de la joie évoque la crise du sens, et des lieux, le passage de l’inconnu à l’inconnaissable, repère ce qui est susceptible de faire basculer vers des systèmes organisés sur le modèle de la biosphère et dont les caractéristiques se rapprochent de celles du vivant. Le débat que nous aurons ensuite permettra de revenir sur La tentation d’Eugénie, dont l’invitation à cette séance vous a livré le cœur en une phrase.
 
Ont participé au débat 

- d’une part la section Prospective Société International dont les trois volets touchent à cette préoccupation du bien commun, comme l’illustre l’exercice prospectif à 2050 que conduit une équipe projet de la section, dans le matériau duquel, on retrouve nombre des constats et perspectives relevés par Pierre Giorgini ; comme l’illustrent aussi les questionnements de la section sur les rapports entre agriculture et société, ainsi que sur l’action de développement dans les pays du sud de la dimension internationale. - d’autre part la section Politiques publiques qui traite de l’action publique, de sa conception et de sa mise en œuvre, dont le fond est bien l’intérêt général.
 
La conférence : la crise de la joie, « et s’il suffisait d’écouter le vivant ! »
Introduction
France Telecom s’est lourdement trompé au début des années 80 quant aux perspectives de développement d’internet, et Pierre Giorgini qui faisait alors partie des dirigeants, avec lui. Ce défaut de vision l’a fait réfléchir profondément sur son héritage et son cursus qui lui avaient donné foi en la science pour s’affranchir des croyances, alors que là clairement il n’avait vu que ce qu’il croyait. Cela entre autre, l’a amené à se passionner pour la philosophie, sans devenir philosophe toutefois, pour l’éthique et pour l’humain et pour diversifier ses conceptions et donc sa manière de percevoir le réel qui pour le coup avait failli. 
En résumé, la tentation d’Eugénie met en avant la résistance de l’humain à sa volonté de puissance et sa tentation irrésistible de s’affranchir du hasard et de la providence en voulant maîtriser toujours plus son destin y compris jusqu’à imaginer dompter définitivement la nature et sa propre nature. Mais ceci se combine et fait système avec le passage d’une société dominée par les conceptions distributives à une société dominée par les conceptions contributives.  Le passage à l’économie au sens plein du
terme, oïkos nomos, prendre soin de la maison devient un enjeu majeur. Les limites à mettre à la science doivent être pensées par le contrefort éthique qui lui permet de rester droite.
Du titre
Le titre du livre et de la conférence impose de définir la joie. Pour Pierre, la joie n’est ni le bonheur, ni le plaisir. La joie pour Spinoza c’est la vraie satisfaction de l’âme, celle du sage. La joie est une aspiration primordiale. La joie c’est le sentiment profond d’avoir agi ici et maintenant pour le beau, le vrai, le juste, voire pour le bon. Il y a quelque chose d’universel dans le rapport au beau. La crise de la joie est paradoxale car elle stimule l’addiction au raccourcissement du délai d’accomplissement du désir consumériste qui est un facteur favorable à la crise de la joie. On est typiquement dans ce que Watzlawick appelle la solution qui devient le problème.
La société et la croissance économique sont axées sur la réduction du temps d’attente d’une façon générale, et surtout sur le raccourcissement du délai de l’accomplissement du désir. Ce qui contribue à l’installation d’une confusion entre le temps et le délai. Une société du refus de la frustration jusqu’au refus de la mort. (Transhumanisme)
La crise de la joie : ses origines
L’hypertrophie de l’avoir lieu
La jeunesse est confrontée à une hypertrophie de l’avoir-lieu, « Les enjeux de l’avoir lieu ne sont plus à taille humaine ». De plus, ils sentent confusément qu’ils ne vont plus vers l’inconnu mais vers l’inconnaissable. Une part du futur a toujours été inconnue, mais une rupture est intervenue qui nous fait entrer dans l’inconnaissable, du fait que nos modèles mentaux ne nous permettent plus de penser ce qui advient. Un exemple dans le domaine de la génomique. La détermination précoce par un examen simple, prise de sang de la mère à 8 semaines de grossesse, peu coûteux et non invasif pour pré diagnostiquer quelques traits majeurs tels que le nanisme ou la trisomie 21 pose des questions insolubles à partir de nos modèles mentaux basés sur la régulation par le droit par exemple. Comment inventer une loi pour réguler cela. C’est quasi impossible. La Suisse vient d’essayer.
La transition fulgurante technoscientifique est une systémique. L’hyperpuissance des sciences computationnelles interagit avec les nanosciences et nanotechnologies, neurosciences et neurotechnologies, la génétique (génomique, épigénétique) et les biotechnologies de façon combinatoire et donc non linéaire. Elle donne l’illusion d’une future toute puissance. Les grandes innovations disruptives sont issues de rencontres improbables disciplinaires. On voit ainsi sournoisement émerger deux récits soi-disant incontournables du futur, l’Humanisation des machines qui convergerait avec la Machinisation de l’homme pour créer un surhumain fait de technique et de chair, et capable de dominer tous les enjeux à venir et la nature. Ces deux récits naissent sous nos yeux portés par la séduction de l’esthétique technoscientifique. L’intelligence artificielle a envahi tous les discours comme un idole à la fois vénérée et crainte par des gens qui n’ont même pas l’idée de ce que c’est.
Mais un autre phénomène vient amplifier tout cela. L’émergence d’un nouveau genre littéraire, les romans de science fictive. Ils sont plus pervers que la science-fiction qui de tout temps à façonné les univers symboliques du futur mais incluant un pas de côté, on est dans mille ans ou sur une autre planète.  Là, il s’agit d’ouvrages scientifiques Canada Dry. Ils ont la couleur de la science, l’odeur et le gout de la rigueur scientifique mais sont le plus souvent dénués de tout fondement lorsqu’ils passent d’un fait avéré à une spéculation hasardeuse sur ce qui pourrait en découler. El la, le jeu avec les croyances devient très pervers pas sans alliance avec des intérêts économiques ou militaires. Ils jouent en alternance sur le rêve et sur la peur.
Prenons un exemple. « La machine sera bientôt plus intelligente que l’humain ». C’est le cas depuis longtemps pour le calcul. De quelle intelligence parle-t-on ? Peut-on imaginer un instant mimer l’entièreté du fonctionnement du cerveau. Les réseaux de neurones du machine – learning et les catégories classantes ne permettent pas de créer des machines dont l’existence domine l’essence, mais les spéculations laissent imaginer que cela deviendra possible. Que tout deviendra possible. Pour faire face à ces manipulations incantatoires, nous sommes condamnés à faire l’effort de comprendre, alors même que les compétences scientifiques en France et les disciplines scientifiques et leurs effectifs d’élèves et d’étudiants du niveau le plus élémentaire jusqu’à l’entrée en doctorat continuent de décliner en France et en Europe.
Ce qui est frappant, c’est que le jeunes que je rencontre sur ces aspects des technosciences se demandent d’abord comment réduire le possible au souhaitable, alors qu’ils pourraient se demander d’abord comment en saisir les opportunités pour réinventer le Monde.  Or des innovations permettant de sauver des vies humaines peuvent connaître d’autres applications posant des problèmes éthiques. Ce qu’il y a de pire et de meilleur fait irruption en temps réel dans la vie quotidienne.
Un autre facteur de la crise de la joie sont les théories apocalyptiques relayées par des discours pseudo scientifiques. Extrapoler des courbes du monde d’hier vers le monde de demain n’a pas de sens. Le concept d’anthropocène, l’humanisation devenue tellurique, « entropocène » (entropie) selon Stiegler, perte de l’autopoïèse, rend ces projections invalides, lorsqu’on annonce qu’elles se croisent toutes à une date déterminée dont la convention sociale mondiale est d’annoncer 2050. Ce qui ne retire rien au fait que des effondrement nombreux et dramatiques vont probablement s’égrener sur la surface du globe. Mais la théorie de la complexité montre que leur mise en système ouvre sur un univers disruptif et a-prédictible. Si l’humanisation est devenue une force radicale et tellurique de destruction, pourquoi ne deviendrait-elle pas une force tellurique de sauvetage et de réparation.
Une crise d’ordre épistémologique
La crise est en fait d’ordre épistémique. C’est la transition d’un modèle dominé par le réductionnisme arborescent à un modèle dominé par les réseaux maillés coopératifs. Elle envahit tous les domaines, y compris technologique. C’est le passage des conceptions distributives aux conception contributives. Dans le premier cas, l’intelligence est pensée comme extérieure au système. Les résultats de son activité (artefacts, décisions, commandes, contrôles) sont massivement distribués dans le système global. Les conceptions endo-contributives considèrent l’intelligente comme partie intégrante du système ? il y a alors co-élaboration des coopérations qui deviennent alors endogènes et contributives du dedans. On utilise l’intelligence du système au sein du système. 
La déconstruction des lieux
Tout ceci entraine une déconstruction des lieux, comme celui de l’origine par exemple, ou encore celui de la hiérarchie avec l’effondrement de la hiérarchie du pouvoir, des savoirs, de l’avoir. C’est la déconstruction du lieu en tant qu’espace de proximités signifiantes. D’où la crise des repères, entrainant celle du sens et celle de la joie. La confusion entre connexion et relation, le développement d’avatars, la mise en abîme où plonge l’esprit humain a pourtant ses limites : la connexion ne peut prendre la place de la relation.
Enfin, l’explosion de l’automatisation à venir, avec une destruction massive d’emploi dans le tertiaire inéluctable, est un autre facteur de crise des repères. Le paradigme sur lequel a été basé toute notre structuration socio-économique et culturelle de la révolution industrielle qui liait : activité, travail, emploi, récompense par le salaire, entreprise, profit et solidarité vole en éclat. Nous passons progressivement d’une économie basée sur l’efficacité productive à une économie centrée sur
l’intensité créative (Edmund Phelps), relationnelle et spirituelle. Cette dernière ne répond à aucun critère de l’ancienne économie – rareté, différentiation et productivité. Elle débouche sur une économie sommative et non soustractive. La confusion historique de la valeur et du prix n’en permettent pas l’émergence. Rareté, différenciation, effondrement des coûts fixes n’ont plus de sens : c’est l’effondrement de l’économie classique vers l’économie de la créativité, de l’intensité relationnelle et spirituelle, de l’intériorité. 
La finalité de l’innovation est ce à quoi il faut prêter attention. En particulier en distinguant la valeur et le prix, ce dernier ne constituant qu’une mathématisation du marché et pas le marché en tant que système d’échange entre tous les humains. 
Et s’il suffisait d’écouter le vivant
Mais comme toujours dans le vivant, la déconstruction entraine la reconstruction plus résiliente. Le modèle contributif du vivant, des écosystèmes intriqués, des tiers lieux, des espaces co-élaboratifs intégrateurs de sens, partant du concept d’entropie et anti-entropie est en route pour réinventer le Monde. Le réductionnisme d’une conception arborescente devenu caduque est remplacé par un modèle endo-contributif de systèmes intriqués, d’organisation de la complexité. Le un d’une équation entropique va vers l’intérêt du tout au travers de l’holoptisme, comme tiers lieu de la réinvention du monde.
En fonction des grandes dimensions de 
Proximité – Altérité - Connectivité 
les facteurs clés de succès sont
1. Ecorythmique – toutes les parties prenantes réinventent en permanence les algorithmes de leur fonctionnement 2. Anti-entropique – la localité est centrée sur l’optimisation optimale de leur équation entropique 3. Co-épistémique – l’expérience accumulée est stockée, convertie en connaissance pour être partagée, augmentée par l’échange entre communautés agissantes 4. Eco-technique – la technique n’est importée que pour les intrants non productibles localement, et est au maximum produit localement en fonction des ambitions anti entropiques  5. Economique (Oikos-nomos) – l’économie est résolument tournée sur le prendre soin de l’humanité et du bien commun
Partout la co-élaboration s’implante et se développe au sein et entre les localités aux différentes échelles. Co-élaborer, ce n’est pas collaborer, cela va bien au-delà, en associant à la conception même. Or la démocratie devient co-élaborative et les politiques ne le voient pas et ne le comprennent pas.
 
Au total prendre conscience que la technique n’est pas neutre. Elle surdétermine nos comportements et transforme y compris la langue. Il nous faut réinventer, passer « d’une prospective délétère à une prosp’active salut-Terre »
Comme le dit Mireille Delmas-Marty : Aux quatre vents du monde, nous sommes au cœur des vents contraires entre innovation et conservation, liberté et sécurité, exclusion et intégration, compétition et coopération ect. Entre immobilisme et naufrage, une autre direction est possible. Pour cela, trois conditions indispensables :
- Avoir un cap - Passer du « ou » exclusif au « et » inclusif pour composer avec les vents contraires vers une société écologique et de progrès - Renoncer à tomber dans l’incantation en faveur de la levée d’un vent dominant allant dans la direction du Cap - Se garder du pilotage automatique qui garantit le naufrage et de la dictature de l’intérêt général portée par des processus techniques sans sujets
 
Discussion
L’assertion de Cicéron « On peut pardonner à un enfant qui a peur de l’obscurité pas aux hommes qui ont peur de la lumière » illustre bien l’exigence à avoir en termes de pensée et de compréhension des phénomènes à l’œuvre.
Le « tiers chemin » du christianisme en tant que mythologie nous dit que c’est à Dieu qu’appartiennent  le règne, la puissance et la gloire. Nous en sommes pas notre propre limite, il y en a une qui nous surplombe. Et lorsqu’elle s’incarne dans le réel, c’est dans le dénuement et l’humilité d’un Christ crucifié parmi les humbles et les pauvres. Or c’est l’arrogance du scientisme qui peut conduire à l’obscurantisme.
 
« Science sans conscience n’est que ruine de l’âme » résume en effet assez bien l’exposé.
Comment le souhaitable peut-il être régulé ? Le modèle contributif intriqué ne peut établir la régulation aujourd’hui, ni demain. Il faudra passer par une étape en s’interrogeant sur les étapes qu’a traversé le vivant pour arriver à l’équilibre. Considérer que la crise est une mauvaise nouvelle pour privilégier la conservation est une erreur. L’histoire n’est pas finie et il faut en prendre conscience. Il n’y aura pas de collapse général selon moi, mais un égrenage d’effondrements plus ou moins assumés. Le monde demain sera différent, mais sera. Et n’aura pas forcément plus à souffrir ce qu’ont souffert les hommes du passé. Morts des femmes en couche, ultra-guerres meurtrières, épidémie de grippe espagnole, peste… Notre erreur est d’avoir cru au mythe d’une fin de l’histoire et à l’avènement d’une route joyeuse partout et toujours.
Nous sommes, sans grande clairvoyance, à la recherche de solutions dans le monde finissant et le monde émergent entre lesquels nous sommes en transition. Il faudra opérer un travail de la pensée et y inciter les jeunes gens en s’opposant au mimétisme grégaire. Il faut chercher à comprendre et se garder du retour à l’animalité prôné par certains. Tout faire pour favoriser la culture scientifique et s’opposer au terrorisme antiscience. Il faut mettre les jeunes dans l’expérience et les amener à agir, comme le fait l’université catholique de Lille dans la Fabrique des Futurs souhaitables.
Le basculement de la société dans l’idée qu’elle ne pourra se sauver qu’en touchant à la vie humaine est un danger auquel il ne faut pas succomber. Des alternatives d’économie collaborative sont expérimentées qui apporteront des réponses qui ne sont pas imaginées par aujourd’hui. C’est ce tiers chemin qu’il faut emprunter, en empruntant aux technosciences, tout en les encadrant sur le plan éthique. La technologie n’est pas mauvaise en elle-même, c’est l’usage qui en est fait qui porte à conséquence.
Humanicité fait vivre dans un agir communicationnel des parties prenantes d’une grande diversité, avec l’animation de chercheurs et de médiateurs pour faire émerger des solutions éthiques. Quand il y a échec, on revient à l’autorité. Ce qui se fait à l’échelle locale diffère de ce qui est possible à l’échelle
nationale ou internationale, mais l’intrication des espaces à différentes échelles peut apporter des réponses.
Les localités intriquées qui émergent y compris dans le domaine agricole sont à articuler avec la régulation qui doit devenir plus ascendante. L’éthique c’est une mise en conférence des points de vue moraux de façon inclusive. Les situations d’échec sont rares parce que les communautés inclusives sont probantes, et en dernier recours font appel à la régulation.
Ainsi des ateliers de conception concurrentes mises en place à France Telecom font appel aux codesign et résolvent les désaccords en l’absence de chef de projets.
Ces questions feront l’objet de la Biennale des futurs souhaitables, à caractère mondial, qui réunira chefs d’entreprises, philosophes, ainsi que des parties prenantes de toutes origines, qui travailleront aux futurs souhaitables, sur l’éthique et la prospective, sur la base de textes de base préparés par les étudiants de la Catho testés dans le cadre de demi-journées de présentation. Les demi-journées les plus remarquables seront reproduites pendant la semaine de la Biennale en associant jusqu’aux habitants de Lille.





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