Déjeuner du 12 octobre 2017 – Conférence de M. Henri JACOLIN
M. Henri Jacolin, ancien ambassadeur de France, a bien voulu retracer l’épisode dramatique de la guerre de Bosnie, qui a marqué l’histoire de notre Europe au XXème siècle. Ce conflit (1993-1995), guerre civile autant que nationale au sein de l’ancienne Yougoslavie, est la conséquence d’un lourd et lointain passé historico-ethnique, et son règlement par les instances internationales demeure fragile. Notre conférencier fut un observateur courageux et lucide de ces événements autant qu’un acteur au titre de représentant de la France accrédité en Bosnie Herzégovine. Merci à l’ambassadeur, ami de Roland Lazard, pour cette belle leçon d’histoire, qui a passionné l’auditoire.
BJ
Ces premiers contacts me mettent dans l’ambiance. Aucun des Bosniens que j’ai rencontrés, qu’il soit Bosniaque musulman, Bosno-Serbe ou Bosno-Croate, ne comprend pourquoi la communauté internationale refuse de livrer des armes à la BH qui, agressée par les Serbes, ne fait que se défendre, mais, en fait, ne peut se défendre sans armes. Cette question va m’être posée par tous mes interlocuteurs, qui trouvent enfin en face d’eux quelqu’un à qui ils peuvent exprimer leur rancœur. Car il s’agit bien de rancœur. A l’égard de la France, qu’ils accusent d’être aveuglée par son amitié historique avec la Serbie, de ne rien comprendre à la nature du conflit qui déchire l’ex – Yougoslavie. Une phrase leur reste en travers de la gorge : « il ne faut pas ajouter la guerre à la guerre ».
La question m’est souvent posée avec agressivité. « Comment pouvez-vous justifier la position de la France » ? Il est vrai que, vu de loin par des Européens de l’ouest qui connaissent mal le passé balkanique, ce conflit peut apparaître comme une guerre tribale, un conflit fratricide, voire une guerre de religions. S’ajoute le souci de ne pas jeter de l’huile sur le feu, de rester à l’écart d’un conflit qui ne concerne pas la France. Alors que pour moi, ici, au contact des Bosniens, qui vivent un enfer et risquent leur vie à tout moment, le maintien d’un embargo sur les armes pour les Bosniaques est à vrai dire difficile à justifier. Alors que faire ? Défendre la position de la France ? Je suis quand même ici pour cela. Mais je sens bien que cette position est tellement décalée par rapport à la réalité que non seulement elle ne passe pas, mais encore qu’elle mine la crédibilité de la France.
A l’issue de mon deuxième séjour à Sarajevo, j’ai clairement conscience que les pays occidentaux et la France sont en retard d’une analyse – comme on dit que les militaires sont en retard d’une guerre – sur les événements qui se déroulent en BH, aucun des éléments de l’analyse n’ayant été actualisé.
1. D’abord l’analyse historique. L’opinion générale était que ce qui s’était passé entre partisans, tchetniks et oustachis pendant la deuxième guerre mondiale appartenait désormais au passé. Mais peu cherchaient réellement à savoir qui avait lancé la guerre et pour quelles raisons. Beaucoup étaient convaincus qu’il ne s’agissait que d’une flambée de violence et que la guerre ne durerait pas. Les racines profondes de la guerre qui avait éclaté en 1991 sur une partie du territoire de la Yougoslavie étaient occultées par l’image positive qu’avait laissée la Yougoslavie de Tito. Le système d’autogestion, qu’elle avait inventé, fascinait les gauches européennes. Le rôle qu’elle jouait sur la scène internationale – même s’il était disproportionné par rapport à la taille du pays - lui conférait un grand prestige. Tito avait tenu tête à Staline en 1948. La Yougoslavie n’était alignée ni sur l’Occident ni sur le camp communiste, n’appartenait ni à l’OTAN, ni au pacte de Varsovie. Elle était un membre fondateur du mouvement des non-alignés, au sein duquel elle avait une grande influence. La Yougoslavie était donc considérée comme un élément stabilisateur dans les Balkans, ayant repris le rôle qu’avaient joué dans les siècles précédents les empires ottoman et austro-hongrois en rassemblant des peuples divers. La Yougoslavie était donc un fait acquis, définitif, et la perspective de son démantèlement apparaissait comme un épouvantail. En outre, en France, la traditionnelle amitié avec la Serbie, amitié réelle dont témoigne le monument à la France érigé en 1930 à Belgrade dans le parc de Kalemegdan - « Aimons la France comme elle nous a aimés » dit l’inscription – occultait toute analyse critique de la politique menée par Milošević.2. Ensuite l’analyse politique. Elle empêchait de voir dans la montée du nationalisme serbe le facteur qui était en train de déstabiliser la région. A vrai dire, le caractère souterrain de la prise de contrôle progressif par les Serbes des principaux organes de la Fédération yougoslave depuis la mort de Tito en 1980 - notamment de l’armée fédérale - ne facilitait pas les analyses. Certains observateurs minimisaient les nombreux signaux indiquant une montée des tensions entre les peuples de Yougoslavie, rappelant que Tito n’avait cessé de frapper à droite ou à gauche pour maintenir la Yougoslavie, éliminant tour à tour Ranković, annonciateur d’un revanchisme serbe en 1966, Marko Nikezić et Latinka Perović, porteurs en Serbie au début des années 1970 d’un projet de communisme à visage humain, Mirko Tripalo réveillant le nationalisme croate en 1972. Personne n’a oublié que l’ambassadeur de France à Belgrade avait écrit en 1991 : « si un jour la Yougoslavie doit éclater, ce sera de rire ». D’autres diplomates, notamment des collègues du ministère qui connaissaient bien la région pour y avoir été en poste, notaient soigneusement – pour certains dès le début des années 1980 - les signes annonciateurs d’une possible conflagration, n’oubliant pas que la Yougoslavie n’avait été créée qu’en 1918, que le désaccord entre Serbes et Croates était structurel – il avait conduit à l’assassinat du roi Alexandre en France en 1934 par un Croate – et que la Serbie avait déjà transformé en 1929 le royaume « des Serbes, Croates et Slovènes » en une grande Serbie après le coup d’Etat du roi Alexandre en 1929.3. Enfin l’analyse militaire. Elle n’était pas moins en retard. Les militaires occidentaux considéraient l’armée de la Yougoslavie comme la troisième force militaire de l’ouest du continent ; en fait ils en surestimaient la puissance. La Yougoslavie, il est vrai, disposait d’une artillerie surdimensionnée et d’un système de défense anti-aérienne très efficace. Mais ses armements et notamment ses chars, n’étaient plus à la pointe du progrès. Son armée, bien commandée, impressionnait les casques bleus français ou britanniques, alors que l’armée bosniaque, composée de bric et de broc et ressemblant à l’armée de Valmy, ne leur inspirait que mépris. De ce fait, beaucoup de décideurs se sont réfugiés derrière cette analyse pour recommander de ne rien tenter contre les Serbes.
De ces analyses décalées par rapport à la réalité ont découlé deux conséquences.
1. L’Occident a laissé se dérouler la guerre, disant qu’il ne fallait pas « ajouter la guerre à la guerre », parce qu’il ne voulait pas prendre parti. Cela s’est traduit par le refus de livrer des armes à la BH, qui en demandait pour se défendre d’une agression qu’elle n’avait pas provoquée.2. L’Occident a seulement tenté de minimiser les conséquences de la guerre pour les populations qui en étaient les premières victimes, en privilégiant l’aide humanitaire, et en confiant la mission d’accompagner cette aide humanitaire à la Forpronu.
Convaincu que ces analyses étaient dépassées, je me suis alors demandé ce que je pouvais faire. L’idée d’une démission ne m’a effleuré que pour la repousser aussitôt. M’esquiver aurait signifié abandonner les habitants de Sarajevo à leur sort, alors que la situation exigeait que je mobilise mon énergie pour convaincre les décideurs de tout faire pour arrêter ce siège moyenâgeux.
Travailler à arrêter la guerre, essayer de trouver les termes d’un accord, je ne le pouvais pas plus que la Forpronu sur laquelle la communauté internationale s’était déchargée, tout en ne lui donnant pas les moyens de sa mission.
Je n’avais aucune prise directe sur les négociations de la conférence de la paix conduites par les coprésidents Cyrus Vance, représentant le Secrétaire général des Nations unies et David Owen, représentant la CEE, qui se déroulaient à Genève ou à New York. Certes je communiquais au quai d’Orsay mon avis sur la pertinence ou l’irréalisme des plans de paix successifs qu’ils proposaient, je rendais compte des réactions des autorités de BH et j’incitais les dirigeants de ce pays à bien peser le pour et le contre de leurs décisions.
Je me suis alors fixé six objectifs.
1. D’abord mettre toute mon énergie, ma capacité d’analyse et ma plume pour rendre compte de ce qui se passait sur le terrain. Expliquer qu’il ne s’agissait ni d’une guerre tribale, comme certains l’assuraient pour en tenir la France éloignée, ni d’une guerre civile, ni d’une guerre de religions, mais bien d’une guerre d’agression menée par les Serbes séparatistes de Bosnie-Herzégovine avec le soutien de l’armée fédérale de Yougoslavie, qui était en fait, devenue l’armée serbe.J’ai souvent senti sur mes épaules le poids de la responsabilité qui m’incombait parce que j’étais le témoin de faits que la justice internationale pourrait un jour qualifier de crimes de guerre ou de crimes contre l’humanité et que je devais faire œuvre d’historien en vérifiant d’un œil critique tous les événements. Ce fut notamment le cas lorsque j’ai été en mai 1993 le seul étranger à observer et à rendre compte du pilonnage des quartiers musulmans de Mostar par les Croates séparatistes d’Herceg Bosna, le bataillon espagnol de la Forpronu fermant les yeux, et aucun journaliste n’étant présent. ¹Les faits que j’ai alors rapportés ont d’ailleurs servi de base au Tribunal Pénal International pour l’ex Yougoslavie pour l’établissement de l’acte d’accusation contre six dirigeants de l’entité séparatiste croate Herceg Bosna. ²2. Démarquer l’ambassade de la Forpronu.La Forpronu avait un rôle ingrat et difficile, les casques bleus français à Sarajevo, les Britanniques en Bosnie centrale. D’abord, elle devait s’interposer entre des belligérants qui ne voulaient pas en réalité qu’elle s’interpose, parce qu’ils n’avaient aucune intention de faire la paix. Les BosnoSerbes parce qu’ils voulaient consolider les positions qu’ils avaient acquises par les armes et par le nettoyage ethnique, maintenir le siège de Sarajevo jusqu’au jour où la capitale tomberait comme un fruit mûr. Les Bosniaques parce s’estimant victimes des Bosno-Serbes, ils comptaient sur le fait que la communauté internationale ouvrirait un jour les yeux, changerait de position et lèverait l’embargo sur les armes, qui leur permettrait de desserrer le siège de Sarajevo.La Forpronu devait donc s’efforcer de gagner la confiance de chaque camp. Mais dans le même temps, chaque camp la soupçonnait d’être favorable à l’autre et donc de ne pas être impartiale.
1 Alors que Bosniaques et Bosno-Croates, victimes ensemble de l’épuration ethnique menée par les Bosno-Serbes, ont lutté ensemble contre les Bosno-Serbes, les Bosno-Croates ont lancé à Mostar le 9 mai 1993 une politique systématique d’épuration ethnique des Bosniaques habitant dans les cantons que le plan Vance-Owen leur avait attribués.
2 Voir le chapitre : L’Herceg Bosna ou le clan des Herzégoviniens
La Forpronu était donc en permanence sur le qui-vive et confrontée à ce problème des relations avec chacune des entités en guerre. Elle était chargée de rapporter les faits de guerre. Ses observateurs comptaient les coups : combien d’obus, de quel calibre, tirés par qui, depuis quelle position. Elle n’était pas censée porter de jugement, dire qui était blanc ou noir, qui avait raison, qui avait tort. Elle ne pouvait qu’observer, rendre compte, tenter dans le meilleur des cas d’obtenir des cessez le feu et de faire parvenir l’aide alimentaire.Ensuite la Forpronu n’avait pas les moyens de mettre en œuvre les décisions de ce que l’on appelait la communauté internationale, c’est-à-dire les résolutions adoptées par le Conseil de Sécurité de l’ONU, par exemple sur les zones de sécurité.. En effet l’équipement dont elle disposait, qui était léger, correspondait à des tâches de maintien de la paix, c’est-à-dire relevait du chapître VI de la Charte des Nations. Le maintien de la paix, c’est la situation où les belligérants sont d’accord pour faire la paix, mais ont besoin d’une force d’interposition pour les séparer et éviter les incidents. Or la mission de la Forpronu relevait en fait de l’imposition de la paix, c’est-à-dire du chapitre VII de la Charte. Mais elle n’avait pas les moyens propres à assurer ce rôle, ne disposant que d’armements légers, bridée en outre par des règles d’engagement du feu limitées à la seule protection des casques bleus, lorsqu’ils étaient menacés. La Forpronu ne pouvait donc rien lorsque l’un des belligérants était décidé, par exemple, à nettoyer de sa population bosniaque une enclave de Bosnie orientale.
Ses commandants successifs ont à plusieurs reprises exprimé des réserves sur l’inadéquation des moyens dont elle disposait par rapport à la mission qui lui était confiée. Mais jamais au point de dire « arrêtons là ; ce n’est plus possible ». Les généraux qui élevaient trop la voix, comme le général Jean Cot, étaient vite remplacés. Le général Morillon m’a confié un jour le regret qu’il avait de ne pas être allé à New York mettre le Conseil de Sécurité devant ses responsabilités.La Forpronu vivait dans une culture de mission de paix. Elle croyait, chaque fois qu’un accord de cessez le feu était conclu, que c’était le bon, que ce serait le dernier. Elle s’est donc épuisée pendant trois ans à conclure des cessez le feu, aussitôt violés par des belligérants qui en les signant n’avaient aucune intention de les respecter.En fait les temps n’étaient pas mûrs. La communauté internationale espérait toujours que le plan Vance-Owen, puis plus tard le plan du Groupe de contact allaient être acceptés. Les casques bleus vivaient aussi avec cet espoir, qui s’est révélé illusoire. Ils avaient du mérite et une patience infinie à négocier sans cesse des accords qu’aucune des parties n’envisageait de respecter, à réparer jour après jour les infrastructures aussitôt à nouveau détruites par des obus.La Forpronu a dans les faits été limitée à une mission purement humanitaire. Les casques bleus français à Sarajevo l’ont effectuée aussi bien que possible. Ils avaient une haute conscience de leur mission, se dépensant sans compter pour exécuter leur mandat, s’interposant entre les belligérants, protégeant l’acheminement de l’aide humanitaire, fournissant le fuel pour les services essentiels, hôpitaux, boulangeries, mais aussi – et les demandes excédaient toujours l’offre disponible – pour telle représentation théâtrale, telle réunion du parlement. Ils entretenaient de bonnes relations avec les autorités locales, les centres de distribution de vivres.Les casques bleus français étaient 3.000 à Sarajevo. Disposant de toute la logistique nécessaire pour vivre en autarcie, ayant des objectifs à remplir et suivant donc leur logique propre, ils vivaient un peu « hors sol ». Ils avaient parfois quelque tendance à oublier qu’ils opéraient dans un Etat dûment reconnu. J’ai dû intervenir à plusieurs reprises lors de la préparation des visites à Sarajevo des ministres français de la défense pour rappeler que le ministre devait d’abord, et avant tout, rencontrer le Président Izetbegović et pas seulement le général commandant la Forpronu, ce que ne prévoyait pas le plan initial, et que la Forpronu opérait dans un Etat souverain et non dans une république bananière.Au début, la présence de l’ambassadeur de France que j’étais, isolé, sans moyens propres, n’allait pas de soi pour les casques bleus. J’étais pour eux une sorte d’ODNI (objet diplomatique non identifié). Rapidement j’ai établi avec les officiers de la Forpronu des relations de confiance. Nous partagions nos informations. Mais j’ai dû quelque peu insister pour leur faire comprendre que nous avions des rôles différents. Ils étaient sous commandement de l’ONU. Ils n’étaient pas là pour porter de jugement sur la guerre, ses origines, les responsabilités des uns ou des autres. Moi, je représentais la France. J’étais là pour analyser la situation politique et militaire, renseigner le gouvernement, juger les actions des belligérants, jauger le rôle de la Serbie, évaluer les plans de paix, recueillir les réactions des dirigeants de la BH. Je n’étais donc pas là pour parler la langue de bois onusienne. Car la Forpronu, dans sa mission impossible d’équidistance entre les belligérants, et ne voulant donner à aucun prétexte à rompre, avait une tendance permanente à minimiser l’importance des actions militaires. Mes analyses contredisaient souvent les rapports de l’ONU. Cela agaçait parfois le ministère de la défense, Matignon ou l’Elysée, qui étaient évidemment destinataires de mes télégrammes. Mais les plus hautes autorités du quai d’Orsay m’encourageaient à écrire ce que je pensais. J’ai écrit ce que, en conscience, je devais écrire. Je ne renie pas, vingt ans après, une ligne de ce que j’ai écrit.Je devais donc me démarquer de la Forpronu et disposer des moyens propres à assurer ma mission. Ceci dit, le fait que la Forpronu ait été composée d’unités françaises m’a été utile. Je suis reconnaissant aux généraux Morillon, Soubirou, Gobilliard, Bachelet et à leurs collaborateurs pour l’aide qu’ils m’ont apportée. Ils étaient d’ailleurs plutôt fiers que la France soit, du moins au début, le seul Etat qui ait un ambassadeur à Sarajevo.3. Expliquer la position de la FranceJe m’y suis employé de mon mieux, enchaînant les entretiens avec les dirigeants de BH. Le directeur de la radio indépendante « Studio 99 », Adil Kulenović, m’invite un jour à une émission en direct de questions et réponses avec les auditeurs. Je mets le casque sur les oreilles, écoute les questions et réponds en serbo-croate. La première fois, les questions sont brutales : « Comment la France peut-elle laisser les Serbes assiéger Sarajevo ? Pourquoi le maintien de l’embargo ne nous permet-il pas de nous défendre, alors que nous sommes assiégés par les Serbes, alors qu’ils disposent, eux, de toutes les armes de l’armée fédérale yougoslave ? Pourquoi le monde entier nous abandonne-t- il ? La France catholique a-t-elle peur d’une Bosnie musulmane ?Je réponds en faisant valoir que la France s’active sur le plan diplomatique. Je rappelle la visite du président de la République qui a permis de mettre en place un pont aérien humanitaire. Je mets en valeur le travail quotidien et l’abnégation des casques bleus français présents à Sarajevo. Ce n’est pas d’aide humanitaire dont nous avons le plus besoin, me rétorquent alors les auditeurs, mais de la levée du siège de Sarajevo. Alors j’explique pourquoi la France a accrédité un ambassadeur en BH. Je suis ici pour renseigner le gouvernement français sur la situation. Je lui adresse chaque jour des informations. Je rappelle que je vis dans les mêmes conditions qu’eux. « Pas plus que vous je n’ai d’eau, de gaz, d’électricité. Comme vous, je peux être fauché par un obus ». Après une heure de ces échanges, je suis sorti lessivé.Lors de la deuxième interview, quelques semaines plus tard, le ton des questions a changé. Alors j’explique la raison pour laquelle le président Mitterrand a demandé, à l’issue de sa visite à Sarajevo en juin 1992, qu’un ambassadeur soit installé en BH. Le gouvernement français souhaite avoir des renseignements de première main sur ce qui se passe ici. Je m’emploie de mon mieux à lui fournir les informations les plus précises sur le siège de Sarajevo, sur les conditions de vie de ses habitants, sur les positions de ses dirigeants. « Alors aidez-moi, leur dis-je, fournissez moi le maximum d’informations pour que je les relaie à Paris ».Ce discours a porté. Je sens moins d’agressivité. Ou du moins, ce n’est plus contre moi qu’elle s’exerce, mais à l’égard des pays occidentaux et, bien sûr, de la France. Le fait que je sois alors le seul ambassadeur étranger vivant à Sarajevo, que les gens, qui connaissent mon visage par la télévision, me voient marcher dans la rue, change progressivement leur attitude à mon égard.Tous savent que je partage leur vie dangereuse et difficile et m’en sont reconnaissants. Ils ont senti que je comprenais la situation, que je ne suis pas insensible à la tragédie qu’ils vivent, et que je m’efforce de convaincre mon gouvernement d’adopter une attitude plus en rapport avec la situation réelle.4. Soutenir les forces politiques non nationalistesMême si la vie politique était dominée par le SDA, parti nationaliste bosniaque qui avait remporté l’élection de novembre 1990, de nombreux partis étaient actifs. Ils avaient pris la suite de la Ligue des Communistes de Yougoslavie et de ses satellites. C’étaient, à vrai dire, comme je le raconte plus loin, des états-majors sans troupes, séparés par des querelles d’ego, mais tous de sensibilité libérale, agrarienne et social-démocrate. Ils incarnaient, face au SDA, le débat d’idées. Plusieurs étaient représentés au parlement. Je rencontre souvent et ostensiblement leurs dirigeants, soutiens leurs efforts pour maintenir une vie politique pluraliste.5. Aider les Bosniaques à sortir de leur isolement intellectuelDes entretiens que j’ai eus avec de nombreuses personnalités culturelles, ministre de l’éducation, recteur de l’université, vice-président de l’Académie des Sciences, professeurs de la chaire de français de l’université, je retiens une idée : l’isolement intellectuel que leur impose le siège de Sarajevo est encore plus difficile à supporter que l’inconfort matériel. Il me faut les aider à sortir de cet isolement. C’est là que je peux être le plus utile.Je rencontre souvent les professeurs de français, les invitant régulièrement à dîner au restaurant – une aubaine pour eux privés de tout – pour faire le point.6. Soutenir les ONG françaises à SarajevoLes ONG françaises étaient nombreuses à opérer à Sarajevo. Je les visite. Mais je m’aperçois que, absorbés par leur travail, leurs responsables ne se connaissent pas. Je m’aperçois aussi que ces jeunes garçons et ces jeunes femmes courageux ont souvent été jetés dans l’aventure sans une préparation adéquate, qu’ils manquent de repères politiques. Alors je les réunis périodiquement au restaurant. J’en profite pour leur brosser un tableau politique de la situation, Je leur rappelle aussi les consignes de prudence, les règles de base à respecter : une partie de l’aide humanitaire destinée à Sarajevo doit être obligatoirement « partagée » avec les Bosno-Serbes sous peine d’être bloquée. Deux ONG françaises qui par ignorance ou négligence n’ont pas respecté cette loi, ont été prises en otages par les Bosno-Serbes.
Henri Jacolin
