Déjeuner du 20 avril  2017 – Conférence de M. Xavier DARCOS

M. Xavier Darcos, universitaire, haut fonctionnaire, ancien ministre de l’Education nationale, membre de l’Institut et de l’Académie française, a bien voulu, à l’invitation de Bertrand Jardel, nous parler de « l’Ecole ». Il est orfèvre en la matière puisqu’il a été professeur de classes préparatoires et doyen de l’inspection générale de l’Education nationale. Auteur de nombreux essais sur l’école, il a publié, chez Plon, le « Dictionnaire amoureux de l’Ecole ». Son intervention fut pleine d’intérêt et chaleureuse, et l’auditoire ne fut pas avare de questions. M. Darcos nous a autorisés à reproduire la préface de son livre, qui reprend les thèmes évoqués.
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Comme toujours, il a fallu faire des choix. Il en résulte un catalogue hétéroclite où des personnages historiques alternent avec des objets mineurs, où des sujets graves succèdent à de minces anecdotes. La chronologie elle-même est fluctuante et vagabonde : on peut sauter d’un débat institutionnel agitant la IIIe République à des péripéties plus ténues de ces derniers temps. C’est une promenade, qui ne compte pas rivaliser avec des annales ou promettre un panorama exhaustif, pari d’ailleurs impossible et, ici, hors de propos. Seules l’humeur et la flânerie me servent de guides. Quand la narration risquait de devenir trop pesante, fastidieuse ou tendue, j’ai même esquivé. J’ai préféré un silence à une aigreur ou une lacune à une discorde. Ce répertoire composite, malgré sa dispersion, colle assez bien au sujet, lui-même illimité, disparate et universel. Nous avons tous l’école en partage, par nos souvenirs d’écoliers, par la scolarité de nos enfants, par la fusion originelle des questions scolaires avec les valeurs qui fondent la République. Chacun d’entre nous se sent donc habilité à évoquer son expérience : aussi a-t-on l’impression qu’il y a 64 millions de spécialistes de l’école en France. Ce rapport affectif est renforcé par la nature même de l’enseignement, qui suppose une relation humaine forte, l’essentiel se jouant dans la classe, dans cette cellule où le maître donne le désir de connaître, les outils du savoir, les objectifs à atteindre. Dans la mémoire de chacun de nous brille le souvenir d’un instituteur ou d’un professeur qui nous a stimulés et exhaussés, et non de bureaucrates ou de théoriciens de la scolastique éducative. Les enseignants exercent le plus beau et le plus utile métier du monde, celui d’instituer l’humanité dans l’homme.
Ce halo affectif ne se dissipe pas. Il explique la vigueur des querelles qui traversent la société tout entiè-re dès qu’on entend réformer, comme on l’a vu encore récemment à propos des programmes du collè-ge. Il se révèle aussi dans la susceptibilité et le militantisme ombrageux des éducateurs, qui se sentent en première ligne, toujours sur la brèche, jamais assez reconnus. Sans compter les jeunes qui, par natu-re, s’enflamment vite et dont les représentants viennent tenir la dragée haute aux ministres, avant d’aller militer ailleurs. L’histoire, enfin, nous montre que les grandes mutations sociales trouvèrent leur ferment dans les questions scolaires.
Quand on doit gouverner sur ces sujets-cactus, on n’échappe pas à des vindictes et des incompréhen-sions. On navigue entre les écueils et on finit généralement par en heurter un, même quand on se croyait préparé. Comme les autres, j’ai moi-même été secoué quand je vins aux affaires, alors que j’avais passé ma vie à m’occuper d’école, de 1968 à 2010, tour à tour maître auxiliaire, professeur en
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collège, puis en lycée, professeur de classes préparatoires en province, professeur de chaire supérieure à Paris, professeur d’université, inspecteur général, directeur de cabinet du ministre, doyen de l’inspection générale, conseiller du Premier ministre, ministre délégué, ministre… Ces phases d’entraînement n’ont pas suffi.
Même dans les passes délicates, j’ai continué à penser que ma vocation était là : recevoir et transmettre les valeurs permanentes et les beautés rémanentes qui se passent d’une génération à l’autre, en évitant que l’élève ou l’étudiant ne soit soumis au despotisme de l’actuel. Tel est, à mes yeux, le devoir de l’école : résister à la puissance de l’opinion, pour délivrer les jeunes des subordinations du moment, des idéologies girouettes, des médiatisations dominantes, du fétichisme de la communication mondialisée. Car il y a loin de communiquer à transmettre.
Le titre de ce livre n’est pas usurpé : il s’agit bien d’un dictionnaire qui parle d’amour, sans tiédeur ni fadeur, avec ses hauts et ses bas, avec ses exaspérations et ses animosités. Le monde de l’école est tra-versé de passions, entre ferveurs et déceptions. Mon attachement viscéral à l’éducation pour tous, fon-dée sur des principes fixés par Jules Ferry, à qui j’ai consacré bien des travaux, n’est pas une béate adu-lation. Et je continue à dialoguer avec ceux qui ont des options différentes des miennes, car la formation des jeunes ne relève pas du travail industriel, des « cercles de qualité » ni du « zéro défaut ». Tous, nous œuvrons dans le tâtonnement, le pragmatisme et l’adaptation, embarqués sur une nef qui prend l’eau, au milieu d’une société en plein désarroi qui demande toujours plus à l’école, comme son premier et ultime recours. Dans un monde plus ouvert mais aussi plus incertain, chacun se tourne vers ceux qui donnent des repères et préparent à l’insertion dans le monde des adultes. Quand tout ce qui fait lien semble se dissoudre (églises, quartiers, associations, partis, familles), ils doivent tenir bon, sollicités de toutes parts, parfois sans ménagement. Et, horreur nouvelle, voici qu’ils sont désignés comme cible par les obscurantistes et les fanatiques les plus mortifères.
On demande trop à l’école. Il faut la protéger du consumérisme actuel et du chacun pour soi. Ennemie du préjugé, de la mode, de l’inconstance événementielle, des versatiles sondages liés aux audiences ou à la popularité, l’école, loin d’épouser toutes les causes emphatiques et tous les prêchi-prêcha du mo-ment, doit faire sienne la devise de Mérimée : « souviens-toi de te méfier. ». Pour former des esprits libres et aptes à la critique, il convient auparavant de les mettre à distance de ce qu’ils perçoivent, de les protéger des impératifs d’un jour, de l’arbitraire et du relatif. Ils apprendront ainsi à gérer leur futur sta-tut de personne juridiquement libre, civiquement responsable, moralement structurée. Ils sauront qu’une vraie tolérance suppose d’abord une difficile adaptation à l’inconnu, à l’incompris, à l’autre, et non une adhésion dogmatique à l’amour universel ou à un égalitarisme qui n’a pour effet que d’enfoncer les mal-lotis et de faire fuir les plus chanceux.
Je vois bien que ces conceptions sont désormais contestées, voire ridiculisées. Mais je ne compte pas en changer. Vous le percevrez, çà et là, en lisant entre les lignes.
Xavier Darcos
Xavier Darcos
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